Du 19 juillet au 29 août 1926, deuxième mission de Charcot au Groenland
Aux glaçons éparpillés, succéda une mer complétement libre, puis une banquise lâche ; enfin, nous pénétrâmes dans un pack-ice très serré.
Je me contentais depuis la veille de monter quelques instants dans la mâture ; à ce moment, je me pris définitivement mon poste sur les barres du petit perroquet. Je ne devais le quitter que le surlendemain matin.
Les conditions atmosphériques s’annonçaient excellentes, temps clair et peu de vent, il fallait en profiter et agir vite ; un changement pouvait subvenir brusquement. Si je m’étais laissé devancer par le « Gustav Holm », je tenais à montrer le motif purement courtois de notre retard ; je voulais même en rattraper une partie, bien que nous ayons rencontré les glaces à une plus grande distance. C’était là une question d’amour-propre.
Seul à pouvoir conduire le bateau dans les glaces, l’effort physique que je dus fournir fut soutenu grâce à une tension d’esprit extrême et continue.
Par un mutuel sentiment de discrétion, Mikkelsen se tenait à l’écart, et je n’avais pas voulu faire appel à sa compétence ; en fin de journée, cette attitude réciproque céda devant la sympathique confiance que nous éprouvions l’un pour l’autre et à la grande amitié qui nous unissait. Nous travaillâmes désormais ensemble, avec un accord et une communauté de jugement qu’il est rare de trouver entre deux hommes.
Notre route générale nous conduisait un peu au Nord du Cap Swainson par un espace paraissant moins encombré et bordé au Nord et au Sud d’un pack-ice très dense.
À cinq ou six milles de terre, nous arrivâmes dans l’eau libre que je voyais se continuer jusqu’au cap Tobin et à toute l’entrée du Sund. Je croyais notre peine terminée et j’allais descendre en me réjouissant ; la T.S.F. nous apprit que le « Gustav Holm » venait seulement de mouiller dans le port Amdrup. Il m’avertissait, hélas ! que la débâcle n’avait pas encore commencé dans le Scoresby-Sund et que la baie Rosenving était encombrée depuis le Cap Tobin. Ma déception fut grande, et je restais tristement dans mon observatoire.
La lutte fut très vive, et le navire fit pivoter des masses d’invraisemblables dimensions ; cependant, le fond de la baie paraissait libre ; nous voyions la mature du « Gustav Holm » dans le Port Amdrup ; c’était le but et le repos.
Il nous fallut trois heures pour faire trois milles. Vers une heure et demie du matin, un spectacle unique vint égayer notre lourde tâche ; six kayaks arrivaient à nous, se faufilant avec une adresse et une dextérité extraordinaires entre les glaces. Tout en continuant notre route, nous en hissâmes un à bord, en suivant les indications de Mikkelsen. Le procédé est des plus simples : deux bouts de filin, munis d’un nœud d’agui, sont passés sous l’avant et l’arrière de la frêle embarcation ; un troisième bout est envoyé à l’homme qui la monte ; tandis qu’on hisse le kayak par ses deux extrémités, l’esquimau, sans sortir de son trou, se paumoie en suivant l’ascension jusqu’au pont du navire.
Au même moment, le soleil se couchait derrière les hautes montagnes, pour se lever presque aussitôt, il incendia la côte Nord du Sund et colora d’un rose tendre et féerique la splendide ligne des glaciers de la rive Sud. Le ciel était taché seulement d’une main nuageuse de fine dentelle amarante qui se tendait comme pour nous souhaiter la bienvenue.
Nous vivions en plein rêve ; rêve d’autant plus beau que les esquimos faisaient comprendre à Mikkelsen que le succès de son œuvre dépassait tous les espoirs. Un radiogramme du « Gustav Holm » confirmait leurs dires en félicitant notre compagnon, fou de joie.
Quelques instants après, la T.S.F. annonçait au monde entier que le premier essai de colonisation de la côte Est du Groenland avait parfaitement réussi.
Ai-je besoin de dire que les esquimaux furent cordialement accueillis à bord ? Ils étaient vêtus moitié à l’européenne, moitié du costume national ; coiffés de l’affreuse casquette « Sport » il ne leur manquait que le « Trench coat », mais les figures étaient franches et sympathiques.
Sur la demande de Mikkelsen, on leur offrit un petit verre de rhum : c’était une entorse faite au règlement. Il est cependant admis qu’un navire qui reçoit leur première visite, fasse ce cadeau.
Le Danemark, avec le souci le plus louable de la santé physique et morale de ses sujets, interdit absolument l’importation de l’alcool au Groenland ; le seul petit verre que les indigènes peuvent boire dans l’année est accordé le jour de la fête du roi.
Autrefois, par une coutume plutôt répugnante, le premier servi faisait passer sa ration dans la bouche de son voisin, qui la passait à un autre de la même façon, et ainsi de suite. Cette dégoûtante habitude fut abolie en obligeant l’esquimau à dire « merci », dès qu’il avait rempli sa bouche. Il devait ainsi cracher ou avaler : la seconde solution fut adoptée… sans hésitation.
C’est du haut de mon perchoir que j’assistais à l’abordage par les kayaks ; c’est là que Mikkelsen vint me retrouver pour que je puisse lui témoigner mon affectueuse satisfaction. Je lui fis remarquer que son succès était d’autant plus complet, que si sa colonie était prospère, l’arrivée de deux navires, dont un étranger, prouvait aussi qu’elle était accessible.
À 3 heures du matin, nous mouillions tout près du « Gustav Holm », dans le port Amdrup. Je descendis des barres du perroquet ; j’y avais passé 28 heures sans prendre aucune nourriture, j’étais un peu transi, car il gelait, mais si parfaitement heureux que je ne sentais ni la faim, ni la fatigue.
En laissant le navire danois nous devancer de 24 heures dans les glaces, nous avions agi en «gentleman » , mais le bon vieux bateau français n’était arrivé au mouillage que neuf heures après lui ; le « Pourquoi-Pas ? » avait donc finalement mis beaucoup moins de temps à traverser la banquise.
Jean Baptiste CHARCOT
Extrait de « La Mer du Groenland » 1929
Livre écrit par JB Charcot pour s’évader du chagrin de la disparition de sa fille aînée Marion.