Hommage à Paul-Emile Victor

7 mars 1995, Bora Bora. 

Paul-Émile Victor s’éteint tranquillement dans son lit, près de sa femme Colette, sur le Motu Tane, l’« îlot de l’homme », où ils vivent depuis 1977 avec leur fils Teva.
Sans doute furieux de mourir – il a encore « pour 500 ans de projets » – il est pourtant serein, parce que tout est réfléchi, préparé, organisé depuis plusieurs années. Pour classer tous les papiers nécessaires, il a même ouvert un dossier de plus sur son bureau, qu’il a intitulé « PEV à la mer ! »… 
Il commence, en 1987, par dessiner son faire-part, l’envoie à sa secrétaire Denise à Paris pour que, le jour venu, elle ajoute la date de sa mort (qu’il a laissée en blanc), et y joint la liste des nombreux destinataires qu’il souhaite informer.

Puis, il réfléchit à sa sépulture… Le lagon est sa piscine, l’océan Pacifique sera son cimetière ! Fort de son aura et de ses états de service dans la Marine – il est officier de réserve -, Paul-Émile Victor convainc les autorités militaires et politiques, tant polynésiennes que métropolitaines, d’être immergé en haute-mer, au large de Bora Bora, depuis un bateau de la Marine nationale.

Jadis réservé aux marins morts glorieusement au combat, ce rite funéraire n’a plus cours depuis longtemps, du fait de la présence d’une morgue à bord de la plupart des bâtiments. Mais on ne refuse pas à pareille figure nationale d’organiser une cérémonie à la hauteur de l’admiration et des rêves qu’elle a fait naître chez les Français depuis tant d’années.

Non seulement Paul-Émile Victor obtient l’autorisation d’être immergé dans le Pacifique mais, comme il l’a aussi demandé, de l’être à partir du navire militaire Dumont d’Urville – au nom prédestiné puisque c’est celui du découvreur de la terre Adélie en 1840. Un vice-amiral précautionneux précise toutefois : « …sous réserve qu’il soit disponible et dans la zone ».

Mais les planètes se sont souvent alignées dans la vie de PEV. Elles s’alignent aussi au moment de sa mort : après un déploiement aux îles Marquises, le Dumont d’Urville est rentré le 10 mars à Papeete, son port-base. Le 12, il est à Bora Bora.

 

Le 13 mars au petit matin, la population rend longuement hommage au célèbre popa’a (nom donné par les Polynésiens aux étrangers blancs). 

Puis le Dumont d’Urville appareille, franchit la barrière de corail et file en haute-mer. À 10 heures 20, il s’immobilise. La famille et les quelques invités quittent le carré commandant et rejoignent la plage avant. Les cœurs se serrent, l’émotion monte d’un cran. 

« À vos rangs… fixe ! » 

Raides comme des “i“, les marins du piquet d’honneurs funèbres font face aux proches de PEV. 

Extrait de son cercueil, le corps de l’explorateur, revêtu de son linceul, a été couché sur une planche, presque en équilibre au bord du navire, et couvert du drapeau français.

« Bas les bonnets ! » « Présentez… armes ! »

L’ordre qui retentit et le cliquetis qui suit en font sursauter certains. Les matelots portent la main droite à leur arme, le buste fixe, la tête relevée. Dans un garde-à-vous impeccable, les officiers saluent. 

D’un même élan, la famille se resserre, les mains se cherchent. Le clairon entonne la sonnerie aux morts, celle que chacun croit connaître pour l’avoir entendue, un jour, dans un film. Glaçante. Dans le silence épais qui lui succède, le sifflet du gabier retentit. Un long – un court – un long. Un mouvement se fait, là, du côté du bastingage. Ce ne sont pas les hommes qui bougent. Non. C’est autre chose. Très lentement, très doucement, la planche bascule. La dépouille glisse, glisse, n’en finit pas de glisser. Son entrée dans l’eau tiède éclabousse le silence. 

Une salve de fusils. Une autre. Encore une autre. Fin du cérémonial. 

Le personnel militaire se recouvre la tête. Les rangs sont rompus. En berne depuis l’appareillage, les pavillons tricolores sont à nouveau hissés « à bloc ». Traversant alors le pont pour rejoindre l’endroit où le corps a plongé, la famille, les amis enlèvent les colliers de fleurs qui cernent leurs cous. Dans un même élan, tous les lancent par-dessus bord – loin, loin, le plus loin possible, comme une dernière parole à celui qui est parti.

Quelques minutes auparavant, sans en croire tout de suite leurs yeux, tous ont pu voir un cœur, qu’un nuage effiloché a parfaitement dessiné, laissant apparaître en son centre le bleu si azur du ciel.